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La sortie VVV de Moyenmoutier
(7 avril 2015)

Comme Maître Gérard m’a tendu la perche pour dire un mot de la seconde partie de la randonnée (puisqu’il ne l’a pas faite avec le gros du peloton), je la saisis. Et je crois même que je vais déborder. Je lui laisse les faits et les chiffres du jour, j’opte pour un compte rendu délibérément subjectif.

Ce que j’aime dans les sorties VVV, ce n’est pas la performance, c’est la découverte : hier encore, j’ai pu emprunter des routes, apercevoir des sites, grimper des cols que je ne connaissais pas, sinon de réputation ou à travers la lecture des cartes. Cela tient peut-être au fait que je suis venu au vélo relativement tard, et à la modestie de mes moyens cyclistes, ce qui m’interdit de rivaliser avec les surentraînés, les cuisses d’acier, les costauds du braquet, les champions de l’escalade, les rouleurs de mécanique : parmi eux, je me fais l’effet d’être un contemplatif, un hédoniste du guidon, un simple amateur de paysages. En fait, ma vocation c’était probablement celle de cyclotouriste ; avec simplement un petit quelque chose de plus sportif.

Parfois je me suis demandé ce que j’étais venu faire dans cette galère des VVV, lors de sorties menées tambour battant, en plaine comme dans les cols, sans vrai moment de répit. Il m’est arrivé de pester contre l’évidente envie de se tirer la bourre qui anime les grosses cuisses… Et puis j’ai compris que la guéguerre à l’avant n’empêchait pas qu’à l’arrière on puisse adopter une allure tout ce qu’il y a de pacifique. Certes, les champions sont obligés d’attendre en haut des cols, mais comme c’est entré dans les moeurs, on oublie ses scrupules de traîne-savate. Et il faut dire que dans toute sortie, il y a au moins un valeureux (vétéran, et parfois pas) qui est dans un mauvais jour, et qu’on se fait un devoir d’attendre et d’aider.

Gérard et Philippe ne me contrediront pas pour ce qui est de l’escapade d’hier. J’ai donc récidivé, je vévévéise comme un damné, et j’y prends plaisir. C’est d’ailleurs ce que je dois partager avec les habitués des VVV : le plaisir de l’effort, la sensation de parvenir à gravir la pente, à se hisser jusqu’en haut. Et peu importe le temps mis pour y parvenir, chacun fait selon ses moyens et selon ses forces du moment. La moyenne, désolé, je m’en balance.

Le parcours d’hier ? Très beau, varié, mouvementé, exigeant. Le Champ du feu par le col de Steige, je ne le connaissais que dans le sens de la descente : dans celui de la montée, c’est un peu différent… Au moins, on a le temps de voir, de lever les yeux, sur le versant vosgien puis sur le versant alsacien, sur les bois encore enneigés. Au sommet, grand soleil et grosse fraîcheur, comme au départ, sauf que cette fois il ne n’agit plus de commencer à monter mais d’entamer la descente, et ça, c’est une épreuve. Le Mont Saint-Odile, malgré la petite regrimpette qui précède, c’était le rendez-vous des congelés. Encore un endroit que je ne connaissais que de nom (à cause du crash de 1992, 87 victimes et 9 rescapés).

Qu’il faisait bon, par contraste, dans la plaine d’Alsace, sous un beau soleil, un vrai qui réchauffe, outre que c’était de la plaine (enfin) et de l’Alsace (pittoresque et aimable à souhait). La halte au restaurant, c’est toujours un bon moment, ce fut à nouveau le cas hier, à Andlau, où l’on s’est montré aux petits soins pour nous et pour nos montures.

La reprise, ce fut le moment le plus délectable, avouons-le, dans la plaine, sur de petites routes parmi les vignes, de village en village, sous le même beau soleil, et tout cela vent arrière… Le vélo ressemble parfois à un sport de glisse, le paysage défile, on ne fait pas d’effort. Une petite extase. Et au moment de la sieste, c’est encore meilleur. D’autant qu’il va falloir ensuite se digérer les petits cols du retour, qui n’ont l’air de rien (sur la carte), qui culminent tous à 600 mètres (une misère), on n’en parlerait même pas s’ils se situaient en début de balade, mais précisément c’est avec des guiboles qui sont de moins en moins fraîches qu’il faut se les coltiner, ces cols-ci.

Certes, elle est avenante, la montée du Fouchy, avec ses lacets, ses bois, ses vieilles bornes en pierre, mais il faut s’y coller, elle résiste, et on réalise qu’on est tombé sur un bec, le bec de Lièvpre, bien entendu. On aurait dû se méfier. Fichu Fouchy ! Le suivant, le col d’Urbeis, ce n’est d’abord que du roulant, puis ça se corse un peu, et là, dans l’Urbeis, l’allure baisse, comme son nom le laisse présager. Mais la dégringolade sur Provenchères, quel régal, tous bien emmenés par un Jean-Luc des grands jours : il était si impressionnant dans l’effort que personne n’a osé prendre un relais. Tomber ensuite dans la Petite Fosse, c’est moins drôle, faut s’en extraire, ça prend du temps. Le col d’Hermanpaire vous règle l’affaire, mais non sans errements, et pour plus d’une paire, tant ça s’éparpille à l’arrière ! Quant au Ban de Sapt, il est tout désigné pour le finir, le travail de sape. Fermez le ban ! Mais ensuite, ça redescend, fatigués ou non, on a tous les moyens de rallier l’arrivée, les moyens durs, les moyens mous, les moyens routiers, les moyens moutiers. Fin des mauvais jeux de mots, des jeux de mollets.

En lisant le compte rendu de Gérard, je constate que sur la fin son trio n’a pas pris le même itinéraire, et qu’après les Raids de Robache, il s’est coltiné le raidard d’Hurbache. Moi, j’avais remarqué les chevrons sur la carte, et conseillé de les éviter. Une remise de peine, personne ne s’en plaint, quand le soleil décline, et les forces aussi.

Fréquenter l’étrange tribu des VVV, c’est découvrir des routes et des paysages, mais aussi des bonshommes qui cyclent, des mordus, des forcenés, des mange-bitume, des obsédés du col, des maniaques du braquet, des fondus de la manivelle. Des mecs qui font du vélo comme ils respirent, et qui ne respirent bien qu’à vélo, dirait-on (que Gérard me pardonne, qui ne ventile qu’à moitié en ce moment). Ils n’en font pas tous les jours, mais ce n’est pas l’envie qui leur manque. Un qui se la passe, cette envie, c’est l’Homme-Vélo, le pédaleur absolu, le rouleur chronique… Il était là, il existe, je l’ai rencontré, je l’ai vu, avec ses bacchantes et sa tenue à l’ancienne, un homme qui s’est fait vélo, en parfaite osmose avec sa machine. Il venait de parcourir plus de 400 km lors des deux jours précédents, à ce qu’on m’a dit, et plus de 12 000 déjà depuis janvier, d’après Gérard (entre nous, ma moyenne depuis 20 ans, c’était 5500 par an, c’est un peu plus depuis ma retraite, et 10 000 l’an dernier, un truc de dingue, pour moi). Et l’Homme-vélo, il aurait parcouru 46 000 km l’an dernier ? Je ne peux pas croire ça : faites le calcul, ça donne 126 km par jour en roulant tous les jours, 882 par semaine, 3780 par mois. Comment est-ce possible ? Humainement possible ? Mais plus encore, la vraie question pour moi, c’est : pourquoi ? Pourquoi s’astreindre à tel régime ?

Vous connaissez le mythe de Sisyphe, cet homme condamné par les dieux à pousser un rocher jusqu’en haut d’une montagne et à recommencer chaque jour, puisque chaque jour le rocher redégringole en bas de la pente. Un supplice sans fin. Mais il est vrai qu’Albert Camus termine son étude de ce mythe en écrivant : « Il faut imaginer Sisyphe heureux », au motif que « la lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un coeur d’homme ». C’est tout le mal que je souhaite à l’Homme-vélo… Tout de même, pour moi, le mystère reste entier. Qu’est-ce que cela suppose que de faire de sa vie une randonnée permanente ? Je vois bien que l’exploit est physique, mais la quête, elle est quoi ? Métaphysique ? S’agit-il d’un défi démesuré, ou d’une expiation interminable…? S’agit-il d’atteindre un idéal glorieux, ou de fuir un mauvais démon ?

Vraiment, je ne sais pas. La réponse, peut-être qu’un vrai VVV, un qui roule, certes moins, mais beaucoup, peut l’imaginer ? Il m’a semblé que l’Homme-vélo évoluait dans un autre espace, indifférent aux aléas de la route, insoucieux des difficultés, comme s’il se situait au-delà du plaisir et de la souffrance. C’est peu dire qu’il m’intrigue, le Maréchal des routes de France…

Si je n’avais pas été déjà si bavard, j’aurais bien croqué quelques autres portraits : disons que ce sera peut-être pour une autre fois. Les sujets ne manquent pas, entre Jacques le Hâbleur flamboyant, Phil à l’ouest (républicain), Domi le Cabri, Jipé Gros-Braquet, Bernard le Grognard, Jean-Mi le Samu, Francis Roc d’azur, ou le Nanard des cimes… sans parler des Cyclos Randos Nancéiens, très présents hier (j’en compte 10), quant à eux habitués à mes salades, à travers les chroniques que je m’amuse à rédiger sur nos sorties du dimanche matin.

A la revoyure, peut-être lors du prochain VVV. Moi, je vais étudier la carte pour voir comment échapper au calvaire de Belfahy – ce n’est pas que ça grimpe fort, mais c’est le nom que je n’aime pas, ça sonne comme Belle faillite… tout un programme, et pas des plus alléchants.

Reynald

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